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L'ASSERVISSEMENT
Pour leirA et toutes ces femmes qui ne savent plus voler Pour toutes celles et ceux qui se sécurisent dans l'asservissement de l'autre Et voient dans la liberté de parole une violence qu'il faut TAIRE à tout prix ! Ce matin, Jessie avait un sommeil mouvementé. Il gémissait, grognait. Son ventre se soulevait, battait au rythme d'une respiration saccadée et angoissée. J'ai déposé ma main sur son coeur, il a cessé de gémir, ouvert l'oeil et léché mes doigts. Dans ce lèchement, il y avait des mots, des syllabes, des voyelles, des odeurs, des notes de musique, de la couleur. J'écoutais, ébahie, estomaquée. J'entendais, sans tout comprendre. Un monde aux sonorités inaccessibles qui me parlait. Ma peur de le perdre prenait toute la place (le sentait-il en me présentant sa tête, en la déposant sur mon bras tout doucement? Cherchait-il à m'apaiser?). J'observais son visage, je le humais, je touchais ses pattes. Je le scrute à la loupe depuis qu'il a vomi. Tout semble normal, sauf ses poils qu'il perd à la tonne, mais nous sommes l'été. Sa fragilité de vieillard m'apeure. Est-ce que je me projette en lui? Pourtant, c'est elle, cette fragilité à fleur de peau qui m'avait attendrie la première fois, avec la peur omniprésente d'être abandonné et la capacité de TOUT faire pour plaire à ses maîtres, y compris le clown (et il en faisait trop, comme moi lorsque je parle sans arrêt pour exister dans le regard de l'autre). Il m'a plu du premier regard... même si sa peau pendouillait sous son menton, que plusieurs poils blancs éclairaient son museau et que je lui trouvais des yeux tristes cé-pas-possible ! Ses maîtres: rencontre rapide, ils parlaient peu ou disaient n'importe quoi. Visiblement, ils voulaient en finir VITE. Le regard de la femme, aux yeux bleus d'acier me détaillait sans mot dire. Son idée était faite, dès les premières secondes (proie facile et coeur d'artiste, devait-elle penser). Celui de l'homme balayait tout ce qui franchissait son champ de vision, avec la rapidité de l'éclair, sans aucune sensibilité. Ce chien devait partir, ces jours étaient comptés. Les paroles sonnaient comme un métronome ou une calculatrice, ça faisait un bruit qui m'épuisait. Nous étions, ce chien et moi, des données négligeables. Les mots ici, étaient lourds et pesants comme des condamnations auxquelles nous n'échapperions pas. Assis, il était énorme et bedonnant, malgré la jeune trentaine, cellulaire à la main. Debout, m'offrant un jus, elle, hyperactive et hyperventilée. Ce fut rapide et bref, en effet. Nous n'avions rien à nous dire. Ces deux-là, en plus, jouaient la carte de l'euthanasie si je le rapportais. C'était gros, vulgaire et indélicat comme ça arrive souvent dans de tels milieux. Piscine creusée, grosse maison, plusieurs autos, chalet dans le Nord. L'opulence à la place du coeur. Un chien dans pareil décor... ne sera jamais qu'un chien, interchangeable, rejetable, comme du mobilier ou une vieille auto. Il avait suffi qu'il jappe, délimite son territoire à quelques reprises devant un bébé d'un an qui s'accrochait à sa queue, pour qu'on décide de l'éliminer comme une vieille chaussette. Il détonnait puisqu'il exprimait une certaine opposition (pour ne pas dire, opinion). Depuis sa jeunesse, on avait exigé la soumission EXEMPLAIRE et l'asservissement total. Mais là, pour quelques grognements anodins, on l'avait ciblé dans la catégorie des violents, agressifs et destructeurs. Je le regardais, de loin, tel un enfant qui attendait devant la piscine (immense, bleutée et ahurissante), sage et tranquille, ne disant mot (ou jappe). Il aimait l'eau à la folie. Attendant, sans fin, qu'ils lui permettent de sauter, de nager, de sortir à l'autre bout. Puis, se tournant vers moi, elle l'a regardé avec mépris et m'a dit: - Tu vois, il ne sautera pas TANT que je ne lui en donnerai pas la permission. C'est un maudit téteux. Rires gras des maîtres. Moi, je pensais: Quoi qu'il fasse, ils le mépriseront parce qu'ils l'estiment inférieur. Sa soumission, peu importe le degré, aura des failles sur lesquelles ils focusseront comme des aigles sur une proie. Ils aimeraient cliquer sur un pitonneux pour qu'il s'active, jappe, se taise, mange et chie à LEURS volontés. Et quand il fera tout ce qu'ils demandent, là encore, ils mépriseront sa servilité. Ce sont des porcs qui estiment avoir de la culture et de l'intelligence. Mais, ces porcs ont du pouvoir. Le premier mois, parfois il refusait son plat, s'étendait par terre et ne réagissait plus. On dit qu'un chien vit au présent. C'est donc faux. J'ai appelé ses maîtres pour une petite visite, afin que lui, Jessie, sache qu'ils étaient bien vivants et que tout allait bien. Au téléphone, on m'a répondu que NON, ON PRÉFÉRAIT COUPER LES PONTS DÉFINITIVEMENT. Je l'ai regardé, les larmes aux yeux, et j'ai dit, en me parlant à moi-même : Ensuite, je l'ai emmené aux bois de Rougemont. Les nouvelles odeurs, les fleurs, les parfums, le vent léger, le petit ruisseau avec des cascades. C'est à ce moment-là qu'il a oublié son passé et que je suis devenue celle qui ne l'abandonnera jamais. De temps en temps, je leur envoie une courte vidéo (1 minute au maximum) que j'ajoute aux autres sur YouTube : Jessie dormant, Jessie sautant dans le ruisseau, Jessie qui embrasse la caméra et leur donne un bec. La dernière vidéo, envoyée il y a deux mois, devinez?... ils viennent d'ouvrir le lien sur lequel j'avais demandé une confirmation de lecture. Ce chien, il a passé 9 ans dans cette famille. Présentement, il dort à mes pieds, me suit dans toutes les pièces (si je bouge), et... me regarde fixement, sans fléchir, pour exprimer ses besoins. Ce regard franc, il ne ment jamais, à l'opposé des d'humains ! lise rose, Août 2010 |
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